La clarté obscure

De l’éminence dignité des Arts du feu

Mais, entre tous les arts, je n’en sais plus aventureux, de plus incertains, et donc de plus nobles, que les arts qui invoquent le Feu.
Leur nature exclut ou punit toute négligence. Nul abandon, point de répit ; point de fluctuations de pensée, de courage, ou d’humeur. Ils imposent, sous l’aspect le plus dramatique, le combat resserré de l’homme et de la forme. Leur agent essentiel, le feu, est aussi le plus grand ennemi. Il est un agent de précision redoutable dont l’opération merveilleuse sur la matière qu’on propose à son ardeur est rigoureusement bornée, menacée, définie par quelques constantes physiques ou chimiques difficiles à observer. Tout écart est fatal : la pièce est ruinée. Si le feu s’assoupit ou que le feu s’emporte, son caprice est désastre, la partie est perdue. Perdus en un instant le galbe gracieux, le décor est longuement médité, la couverte savamment dosée et posée, le temps, l’argent, les soins, l’amour. Ou bien, si l’œuvre est de métal, le métal façonné et dressé par mille petits chocs du marteau rythmiquement frappé dans un ordre qui engendre un forme, s’effondre et fond soudain, flambant sous un brusque éveil de la flamme.
Sa main qui suscita le feu, qui le nourrit, le pousse, le tempère, guette l’instant unique de lui retirer cette formation incandescente qu’il vient de produire et qu’il va détruire dans l’instant suivant, comme le fait de ses créatures l’aveugle et monotone puissance de la vie. C’est de même que le poète doit promptement arracher à son esprit et fixer aussitôt l’accident de son enthousiasme, avant que ce même esprit, emporté au delà du plus beau, le reprenne le dissolve et refonde dans ses combinaisons infinies.

Paul Valéry - Pièces sur l’Art - Edition Gallimard - 1934

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